Contagion – Écrits confinés

Article : Contagion –  Écrits confinés
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13 juillet 2020

Contagion – Écrits confinés

Appel à textes – Ecrits Confinés
Il y a peu, nous avons lancé, en collaboration avec la maison d’Edition AGAU, un projet pour répondre par les mots aux maux de la Covid-19, surtout dans ce contexte de confinement. Il s’agissait d’ouvrir une porte à l’esprit, à un moment où nous étions physiquement contraints et limités. Des textes pour sortir de cet Ordinaire morne et stressant.


Notre 6è texte est une nouvelle de Ayi Renaud DOSSAVI titré  » CONTAGION » .

Ayi Renaud DOSSAVI est un écrivain, journaliste et blogueur. Il écrit et blogue depuis plus de 5 ans, et s’intéresse en particulier à l’Afrique, l’Histoire et aux grandes contemporaines.

CONTAGION

Tout a commencé il y a trois semaines. J’étais à la maison, à ruminer ma galère, quand Roland me sonna.

« Djo, Ribeiro est rentré, faut sortir, y a adoufouli ce soir. Bière et bouffe à Gogo ! »

Ribeiro-le-Parisien, comme on l’appelait. Le gosse de riche du quartier, on avait grandi ensemble. Mais lui il faisait les aller-retours Lomé-Paris, et moi je sillonnais le campus. Voilà. A chaque fois qu’il était à Lomé, c’était vadrouille sur vadrouille, beuveries et soirées arrosées dans les coins branchés de la ville. Nous constituons sa suite, et on l’aidait à dépenser tous ces euros et ces dollars, que ses parents avaient si durement volés dans les caisses de l’Etat et siphonnés vers des comptes à l’étranger, échange équivalent.

Mais ce soir-là, c’était différent, il ne fallait pas sortir, à cause de « la maladie ».

« Chaley, laisse tomber, je crois que je vais rester chez moi soir », murmurai-je à contre-cœur.

« Amegan, ne me dit que t’as peur de Corona ! Oh, la Poule mouillée, la Poule mouillée de sa race », se moqua Rachid. « Laisse tomber ces trucs de blancs là, toi aussi. Maladie-là ne touche pas les africains, tu sais bien ».

Pourtant, la nouvelle courrait, « Confinement », c’était le mot à la mode. Un oncle m’avait appelé expressément d’Angleterre, ce qu’il ne faisait jamais « Les blancs tombent comme des mouches seulement », m’avait-il dit.

Mais il n’était pas à Lomé, il n’était pas dans la dèche comme moi, et il n’avait pas une furieuse envie d’aller serrer de la minette de 20 ans, facilement éblouie par l’argent de mon pote rentré de France. So fuck it !

En deux temps trois mouvement, j’étais sapé comme jamais. Prêt à croquer la nuit à pleine dents, et à prendre Lomé par derrière. Nous sortîmes ce soir-là. Nous bûmes ce soir-là. On passa toute la soirée à se trémousser, à danser et à faire la teuf. Ce fut Gé-ni-al. Comme les rues étaient à moitié désertes, parce que les gens avaient peur du virus, nous avions la rue à nous tous seuls. Faire du 150 à l’heure sur les routes, avec un océan d’alcool dans le sang, il n’y a rien de mieux. YOLO ! comme on dit.

Deux semaines exactement plus tard, très exactement, Ribeiro-le-Parisien mourrait du Covid-19. Sa mort fut très rapide, foudroyante. Cet idiot avait toujours eu des soucis de bronches. Nous avions passé toute la première semaine de son retour ensemble, à faire la bringue, à aller à la piscine, à sauter de teufs en teufs, parmi toute la haute bourgeoisie du pays. Et cet idiot avait la Covid, et cet idiot de gosse de riche était mort.

Nous avions passé toute la semaine ensemble et cet idiot était mort. Et je commençais à avoir un peu la fièvre, et la gorge irritée. En temps normal, j’aurais pris un para et puis basta. Mais cet idiot avait la Covid et cet idiot était mort.

J’étais contaminé, c’était 100% sûr. Je pensai à Maman et son diabète, au pépé Romuald, le grand père de Rachid, du haut de ses 80 ans et hyper tendu. Mais qu’avions nous fait ?

Mon téléphone sonna. C’était Rash, il toussait déjà au téléphone.

« Azéa, on dit que c’est ça qui l’a tué ? »

« Oui »

« Tu penses à ce que je pense ? »

« Djo, on est contaminés, c’est sûr. »

« Ewoué, qu’est-ce qu’on va faire ?»

Retrouve-moi à la maison, toi et toute la bande. J’ai une idée. Wallaye, on ne sera pas les seuls à attraper cette maladie.

Quitte à avoir la Covid, autant en faire quelque chose d’utile.

Assez étonnamment, il fut bien facile de les convaincre. Richard, un cinglé de vicelard, voulait contaminer tout le monde au marché avant de rentrer. Rodolphe parlait de l’église. Roméo, qui avait plus de suite dans les idées, suggéra d’aller à l’AG d’un parti politique qu’il n’aimait pas beaucoup, c’était la période des grands rassemblements, on célébrait la dernière victoire électorale.

Mais c’est moi qui eus la plus belle idée de toutes.

« Les soldats ? », fit Rashid, incrédule.

Oui, eux-mêmes. On va les contaminer tous, tous sans exception.

Nous avions une relation très compliquée avec la Police dans mon quartier. On s’est fait harceler tellement de fois, à cause des manifestations politiques et des rafles nocturnes intempestives. A force, nous en avons une haine presque atavique.

« Réfléchis, c’est à cause d’eux qu’on est dans cette situation, c’est à cause d’eux que le pays est dans cette merde. On va faire notre part, et on va se venger. »

« Il a raison, ils sont entassés les uns sur les autres dans les camps. Si ce virus entre là-bas, ça va être un festival »

« J’aime l’idée, fit Richard, mais comment on va les approcher jusqu’à les contaminer ? »

Je les regardai tous d’un regard circulaire dans la salle, ils avaient déjà l’air un peu malade. Richard ressentait déjà les douleurs musculaires, et Rashid avait un pull-over, fièvre.

« C’est simple mes amis. C’est eux qui viendront nous trouver…dehors…durant le couvre-feu »

« Merde, toi t’es un cinglé. », s’écria Rashid, avant de tousser un bon coup, l’air était surement saturé de milliards de particules virales.

« Récapitulons, fit l’un d’eux… »

« C’est le couvre-feu, à cause de Corona là »

« Oui »

« Et tu veux qu’on sorte »

« Oui »

« Et les soldats vont nous attraper »

« Oui »

« Et nous ils vont nous bastonner »

« Oui… »

« Parce qu’il est impossible de bastonner quelqu’un tout en maintenant les distances sanitaires »

« Oui c’est ça. Nous sommes 5 ici, il y a environ 8 soldats par unité de patrouille en général…  Avec de la chance, on peut facilement contaminer 40 personnes, dans trois semaines, ils seront 100 au moins puis 200, puis 400, puis 1200…en un rien de temps, les camps seront à terre. Les camps sont vastes, mais la maladie est rapide, très rapide, d’une contagiosité foudroyante. »

« Ce sera notre contribution à la lutte. », s’écria l’un deux, dont j’oubliais le nom.

« Et surtout on va se venger de ces bâtards ! Je ne vais pas attraper cette maladie seul ! Ils n’ont qu’à bien gérer Corona dans les camps. »

L’affaire fut entendue. Chacun prendrait un quartier différent, pour toucher un max d’unités différentes.

Vendredi, 19h, c’était l’heure du couvre-feu. Mais au lieu de rentrer me cacher, je sortis discrètement vers le portail. J’étais prêt : je portais une triple couche de vêtement pour absorber, et j’avais allègrement toussé sur mon pull-over ».

Je ne marchai pas plus de trente minutes avant de me faire accoster par la patrouille. Le pick-up, reconnaissable entre mille me barra rapidement la route, plein phare sur ma gueule. Je ne bougeai pas, j’étais prêt. J’étais terrifié et excité à la fois. J’allais participer à quelque chose, dans un mois, cette foutue armée gouterait à mon petit cadeau.

Cette idée m’aida à supporter la bastonnade, les déluges de coups qui s’abattirent sur moi. Et la douleur, terrible, qui me brisait le corps. Mais je me débattis, gesticulai dans tous les sens. Ces gens étaient certainement contaminés. Mission accomplie.

Je rentrai chez moi, en sang, mais content. Le lendemain, par contre, je ferais moins le fier. Pas à cause de la douleur dans tout le corps. Non, ça ne s’est rien. Mais Rashid, ce bon vieux Rashid n’a pas survécu à sa rencontre avec la Patrouille.

La Patrouille a tué Rashid, l’a battu à mort. Je ressortirai demain, pour en contaminer d’autres. Le temps fera son œuvre, et le virus fera notre vengeance.

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