Plus de peur que de mal – Écrits confinés

Article : Plus de peur que de mal – Écrits confinés
14 mai 2020

Plus de peur que de mal – Écrits confinés

Il y a peu, nous avons lancé, en collaboration avec la maison d’Edition AGAU, un projet pour répondre par les mots aux maux du Covid-19, surtout dans ce contexte confinement. Il s’agissait d’ouvrir une porte à l’esprit, à un moment où nous étions physiquement contraints et limités. Des textes pour sortir de cet Ordinaire morne et stressant. Rêver un futur possible ; stimuler et motiver.

Notre Texte du Jour est titré : Plus de peur que de mal. Une Oeuvre d’Anselme Fanou.

Le feu des cieux dictait sa loi comme il le fait chaque jour en Afrique. La chaleur était suffocante. La température qui régnait ce lundi 30 mars 2020 à Naogon était spécialement africaine. Jamais, aucun pays d’Amérique, d’Asie, d’Europe ou d’Océanie n’a connu une telle température qui asphyxiait certains microbes. Agbonnon, le vieil homme au né écrasé et au teint noir charbon avait ce jour, la tête couronnée de gola. Perle au cou, torse nu, chaîne de cauris au bras, pagne noué au rein et pieds nus, il était dans sa maison clôturée en palissade et muni d’un portail de tôle. Dans la vaste cour, à gauche, une plante de quinine côtoyait un citronnier en fruits au pied duquel se trouvaient des plants médicinaux : kinkéliba, citronnelle, bryophyllum pinnatum, ndolèvernonia… De l’autre côté, à proximité de la grande case construite en terre battue et coiffée de tôle, se trouvait une colline de fagots de bois auprès duquel il y avait un foyer de trois pierres sur lequel bouillait une marmite du haricot. À côté, trois jarres de tisane fumaient encore. Sous la véranda qui entourait la case on voyait des outils de travail tels que houes, dabas, coupe-coupe et haches. Là-bas, sur un tabouret, était posé un verre à boire et une bouteille de deux litres de capacité à l’orifice d’environ deux centimètres de diamètre, qui, au cou entouré de cauris, contenait en son sein des graines et des noix, des morceaux de tiges et des racines, une géante échelle et une grosse pierre. Assis dans un canapé, tout prêt du tabouret, Agbonnon immolait un coq à son Lègba faisant la prière que voici : « Comme c’est de notre inconduite, comme c’est nous-mêmes qui avons provoqué la colère de Dieu, nous n’avons pas le choix. Comme c’est la fin du monde, une fin méritée par les dures d’oreilles que nous sommes, nous ne pouvons que consentir. Lègba, je t’offre ce coq pour être le tout dernier à mourir. Lègba… »

Soudain, son téléphone portable sonna, il décrocha sur mains libres. « Allô! C’est mon fils Codjo! Voilà ! Tu sais que Dieu en colère a envoyé coronavirus pour mettre fin au monde. Je veux donc que tu me rejoignes pour qu’ensemble nous mourions sur la terre de nos aïeux où doivent pourrir nos dépouilles respectives. Mais, tu t’entêtes, tu t’agriffes au sol italien refusant d’obtempérer. »

– Oh non Père ! répondit Codjo, médecin membre de l’Organisation Mondiale de la Santé. Ce n’est pas un refus d’obtempérer. C’est parce qu’il n’y a plus de vol.

– Codjo, tu vois maintenant que j’ai raison à vouloir te donner ma sorcellerie qui, constructive, permet entre autre de parcourir en toute sécurité des milliers de kilomètres par seconde ? Si tu l’avais, tu ferais ce voyage d’Italie-Bénin en un clin d’œil. Voilà ce que je disais. Et ton corps pourrira loin du mien. Et…

Il fut saisi d’un vif tourment, raccrocha l’appareil qu’il jeta, alla, revint, s’arrêta un moment la main aux hanches, secoua en signe désespoir sa tête baissée. Ses yeux injctés de sang fixaient gravement le sol. Son air préoccupé et anxieux se fermait davantage s’accompagnant d’un terrible plissement du front. Il se planta là, sous la véranda, tranquille comme un tronc d’arbre. Le vent, comme pour l’accompagner dans cette anxiété cessa de souffler. Les feuilles des arbres, qui entre temps, se balançaient, se mirent aussitôt au garde-à-vous tels des soldats au salut du drapeau. Tout se calma. Aucun nuage ne passait encore dans le ciel bleu-clair. Seul le soleil y brillait juste pour aggraver cette tristesse de cimetière qui régnait dans la maison. Puis, lorsque ce profond deuil tendait vers ses dixièmes minutes, on vit Agbonnon hocher la tête, tracer au sol de son pied droit, ramasser son téléphone et émettre un appel.

«  Bokonon, dit-il, viens, viens vite avec le messager. Je veux mieux voir dans une situation. »

Par la suite, il siégea dans son canapé, plaça la main au menton et croisa les jambes qu’il agitait inlassablement. Tout à coup, Fagninou le prêtre de Fa s’annonça au portail et entra sur l’autorisation de son hôte qui l’accueillit.

« Fagninou, reprit-il, merci pour ta promptitude et pour tout ce que tu fais pour moi. Si je t‘ai dérangé c’est pour… Excuse-moi beaucoup, j’oubliais que tu dois t’installer d’abord. »

« Je vois qu’il s’agit d’un sujet préoccupant, répondit Fagninou. Mais, bientôt, le dénouement. Fa, l’infaillible guide spirituel est déjà fait là. »

« Oui ! Je le sais, je le sais, je le sais, répondit Agbonnon hochant la tête, emporté par le souci. »

En un temps record, Fagninou s’installa, lui demanda de saisir la boule végétative, le adjikouin auquel il dira ses intentions. Vite, Agbonnon exécuta et posa la noix.

Fagninou évoqua Dada Sègbo, Dieu le Tout Puissant, les fétiches, les rois et les anciens prêtres de Fa, manipula son chapelet et interpréta.

« Nous avons trouvé Yêkou Mêdji, dit-il tout souriant. Jadis à Allagba, les gens vivaient dans la quiétude totale. Mais, un jour, au cours d’une tornade qui s’abattait sur le royaume, des poissons sont tombés du ciel. Une grande panique s’emparait de tous les habitants. Ils se plaignaient comme un coq pris dans un piège, se lamentaient comme une éponge fraichement utilisée et se désolaient comme un chaton orphelin de mère. Puis, le roi sortit de son silence et leur annonça qu’aucune mort n’est dans cette affaire. Et la quiétude revint.

Kou dé démin an éé !

Houé dja yi do Allagba

Houé dja yi do Allagba

Yêkou do houé dja yi do Allagba

Allagba ! kou dé min an éé !

Houé dja yi do Allagba. »

Il jouait du gong, chantait tout souriant. Soudain, un large sourire fendit le village de Agbonnon.

« Sur un sujet, tu as peur, lui dit-il. Mais, tu n’y trouveras aucun mal. Yêkou Mêdji a-t-il dit : ‘’La nuit, le trou fait peur, mais, rien de grave ne s’y trouve.’’ Agbonnon, je ne sais sur quoi tu as consulté. Mais, Fa te le dit, aucun danger ne s’y trouve. Sois rassuré. »

Tout à coup, le portail s’ouvrit. Comlan le grand frère de Codjo arriva.

« Bokonon, j’adore le Fa, dit-il, s’inclinant avant de saluer son père et Fagninou le prêtre de Fa. Je suis pressé, père, je vous livre l’objet de ma visite pour vite continuer. Vous le savez, beaucoup de remèdes, d’efficaces remèdes sont déjà trouvés un peu partout chez nous en Afrique contre le coronavirus. J’en ai payé assez. J’en ai donné une bonne quantité à chacun de mes frères y compris Codjo. Je lui en ai-envoyé. Voici votre part. »

Aussitôt, le téléphone du vieux Agbonnon sonna. C’était Codjo.

« Père, dit-il, mon grand frère Comlan m’a envoyé des remèdes contre le COVID-19. L’équipe technique de mon service, l’une des meilleures au monde qui les testait vient de me livrer ses impressions. Elles sont bonnes : les produits sont efficaces et n’auront aucun effet sur la santé humaine. Donc, plus d’inquiétude. »

Anselme FANOU (Nouvelle)

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